Interview de Jean-Luc Fafchamps

Jean-Luc Fafchamps (1960) combine les activités de compositeur et de pianiste très actif dans la musique actuelle. Il aime les univers complexes et les constructions paradoxales qui s'illustrent dans son cycle "Lettres soufies" dont proviennent "Z1" et "Z3", deux des pièces jouées le 20/11 avec "Street Music" qui fait plus référence aux cultures urbaines.

Stephane Ginsburgh : Alors que votre activité publique de compositeur commence vers la fin des années 80, la première utilisation d’électronique date de Z1 (2003, cycle des Lettres soufies) que nous entendrons lors du Festival. Cette apparition marque-t-elle un tournant esthétique important ou s’inscrit-elle dans la continuité de votre réflexion voire du cycle dont elle est la troisième pièce ?

Jean-Luc Fafchamps : En réalité, j'avais un peu touché à l'électronique deux ans plus tôt, quoique marginalement, avec Lettre Soufie T, conçue aux studios ArtZoyd et intégrant des instruments midi (clavier et pads) pilotant quelques sons électroniques dans une perspective d'instrumentation élargie. Ce n'est pas une expérience qui allait très loin sur ce point, l'intégration du media électronique ne constituant pas l'objectif principal du projet (j'ai d'ailleurs écrit depuis une version quasiment acoustique). Si je ne suis pas venu plus vite à l'électronique, c'est parce que je me suis senti d'abord attiré par l'écrit et le symbolique. J'ai donc passé mes premières années de composition à explorer l'écriture instrumentale. Pour autant, je ne pense pas que lorsque j'ai composé Z1, cela ait constitué un tournant esthétique dans mon travail : un embranchement, peut-être, un prolongement plus certainement: les premières Lettres Soufies, essentiellement acoustiques, avaient fixé un cadre de travail, polymorphe mais assez clair: déploiement libre de poésie sonore, corrélations multi-directionnelles, mise en œuvre de processus de transformation lents et complexes, intégration d'ambiguïtés stylistiques comme enrôlées dans le mouvement (et rendant compte de lui), importance structurelle d'impressions quasi physiques: vertiges, tournis, retournements, aboutissements épiphaniques... Tous ces éléments esthétiques s'ouvraient très naturellement sur le travail électronique, aussi ai-je abordé l'écriture de Z1 (pour alto, piano et électronique) dans la continuité de ma musique instrumentale avec, pour préoccupation principale, l'harmonisation sonore et formelle des médias mixtes, dans une perspective contrôlée a priori par l'écriture. En un sens, cela m'a gardé des gadgets et autres déploiements technologiques de surface, mais par ailleurs, cela m'a aussi partiellement tenu à l'écart des modes de pensée spécifiques liés aux écritures électroniques et des possibilités multiples (quoique délicates à utiliser) des nouvelles lutheries. Il a donc été rapidement question d'y revenir afin de moduler autrement d'autres projets.

SG : Qu’est-ce qui pour vous justifie l’électronique live plutôt que la projection d’une bande préconçue ?

JLF : Je ne sais pas si on peut véritablement faire le choix a priori entre ces deux attitudes. Toute composition de musique mixte procède de l'une ou l'autre de ces solutions en fonction de la nature du projet que l'on veut réaliser: quand c'est possible, l'électronique live offre les même conditions que le concert acoustique, de manière élargie, et c'est excitant, mais il y a quantité de projets intéressants qui s'avèrent, par nature, irréalisables sous cette forme, et aussi des esthétiques, ou des approches sociologiques, qui impliquent ou réclament d'autres façons de communiquer que le live electronic. Quoi qu'il en soit, puisque je me suis plutôt consacré jusqu'ici au "temps réel", je dois reconnaître que j'en goûte particulièrement les qualités spécifiques, qui coïncident avec celles de la musique instrumentales: caractère spectaculaire et vivant de l'exécution, associé à la virtuosité, au risque, à l'humain et à l'invention de l'instant, aussi infime soit-elle. Evidemment, ça peut parfois se payer très cher, mais l'imprévisibilité partielle d'un résultat à chaque fois renouvelé me semble être un des charmes majeurs de la musique écrite et interprétée. A l'inverse, en musique mixte, une bande constitue une sorte de solution médiane, un compromis pas très excitant: les musiciens jouent, certes, mais le cadre est plus ou moins fixé. Bien que cela soit souvent plus efficace, plus souple dans la conception et plus simple à mettre en œuvre, la fixation sur bande peut aussi conférer une certaine raideur à l'exécution et ne me semble pas toujours satisfaisante d'un point de vue esthétique. N'est-ce pas plus beau, plus touchant, plus poétique, que tout ce qui est projeté dans l'espace ait été joué dans cet espace, par ce musicien, devant ce public? La musique écrite n'est-elle pas justement l'occasion de ce lien paradoxal et jouissif entre l'infiniment actuel, voire contingent, et le parfaitement immuable? C'est l'exécution qui devient alors multiples et enrichie par sa propre multiplication, et non un exercice aux possibilités peut-être plus vaste mais coulé dans un cadre préformé.

SG : Comment envisagiez-vous la mixité en 2003 et comment l’envisagez-vous aujourd’hui ?

JLF : En 2003, j'envisageais, comme je l'ai expliqué, la mixité comme un prolongement naturel dans le domaine de l'électronique de mes préoccupations instrumentales. C'était le cas pour Z1, c'était encore, quoique très différemment, le cas de Z3 - différemment parce qu'ici l'instrument est moins stimulus timbral (et, en un sens, magique) de l'œuvre qu'outil inconscient de sa propre noyade: il y a théâtralisation du rapport instrument-électronique dans Z3. Depuis Street Music, je cherche d'avantage à intégrer les codes propres de l'électronique et ses connotations spécifiques à un niveau plus ou moins sociologique et/ou esthétique. Dans ces conditions, le recours à la mixité modifie le style: il ne s'agit plus alors d'un prolongement plus ou moins maîtrisé d'une écriture instrumentale, mais d'une autre conception, ou la "boîte" électronique devient le sujet, et l'instrument un souvenir, un rebut, une autre machine. Cela peut m'évoquer certaines cultures urbaines, ce dont Street Music et sa cheep-electronic, mettant en présence un alto et une pédale de loop tente de rendre compte.

SG : On connaît les difficultés que comporte l’association de l’acoustique et de l’électronique, comment résolvez-vous ce qui confine parfois à l’aporie ?

JLF : Je crois que ce conflit est, en soi, dynamique, et qu'il importe plus de l'interroger et de l'exploiter que de le résoudre. De toute façon, c'est déjà théoriquement impossible de faire sonner ensemble un quatuor à cordes et un piano, alors (et pourtant!)...

SG : Z3 que vous présentez comme un « empilement babélien de chants et de danse », outre qu’il est une référence à Nietzsche et un rappel de votre intérêt pour les structures complexes, fait appel au trombone. Cet instrument associé à l’électronique a inspiré de nombreux compositeurs comme Stockhausen, Alvarez, Francesconi ou Stroppa. Est-ce à dire que dans cette configuration, il a aussi eu pour vous un attrait particulier et lequel ?

JLF : La tessiture et les possibilités techniques et sonores du trombone ténor-basse, avec sa coulisse et ses multiples sourdines, en font un instrument très adapté aux exigences actuelles en matière de composition: il joue n'importe quel intervalle micro-tonal sans difficulté, il glisse, murmure, hurle, grince ou ahane, c'est vraiment une instrument à la morphologie sonore très souple. Toutefois relativement restreint dans ses possibilités expressives (il ne peut pratiquement pas jouer legato, par exemple), ainsi qu'assez exigeant physiquement, il peut paraître un peu limité en solo. Associé à l'électronique, en revanche, il constitue un réservoir inépuisable de situations musicales riches de développements multiples. C'est ainsi qu'il m'est venu à l'idée, à moi aussi, d'exploiter sa plastique propre dans une situation mixte. Ici, je voulais qu'il chante des sortes de "prières" inspirées (de loin) de traditions différentes: terrien et un peu trivial, il confère à ces (prétendus?) appels à la transcendance une sorte d'effroi contenu qui sied parfaitement à mon propos.

SG : Enfin une dernière question avant de vous remercier. Une esthétique de l’électronique cela s’enseigne-t-il de manière distincte ou est-ce essentiellement un apprentissage de la confrontation avec la technique ?

JFL : Tout doit s'enseigner de manière distincte par des généralistes hautement spécialisés mais férus de synthèse, capables d'extirper de leurs connaissances techniques parfaitement à jour une clarté de vue extra-lucide encourageant des étudiants pleinement investis à l'élaboration de résultats sonores inouïs où la technologie et l'artisanat, largement transcendés, n'ont plus aucune importance... Enfin!, dans la pratique, chacun fait comme il peut...

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