La bataille de Mauro Lanza

Le compositeur italien Mauro Lanza (1975) a été qualifié de chimiste des sons. Il nous parle dans cette interview du thème carnavalesque qui a inspiré l'œuvre pour violoncelle et électronique qui sera créée le 24/5 au Senghor.

Mauro Lanza sur le site de l'Ircam

Stephane Ginsburgh : Pouvez-vous nous parler de la pièce La bataille de Caresme et Charnage qui sera créée par la violoncelliste Séverine Ballon le 24 mai prochain ?

Mauro Lanza : La bataille témoigne de mon intérêt pour les objets sonores complexes et instables, mais aussi pour les instruments augmentés et les objets trouvés. Elle est issue de la collaboration avec Séverine Ballon et d’un travail minutieux de recherche et de catalogage des sons inharmoniques au violoncelle.

S.G. : Voici deux princes ennemis, réunis dans un texte anonyme du Moyen Âge où ils se livrent à une mémorable bataille, allégories de la division du monde mais qui renvoient aussi prospectivement aux délires carnavalesques de Robert Schumann. La question est très personnelle: comment avez-vous découvert ce texte et qu'est-ce qui vous y a retenu ?

M.L. : Le titre de l’œuvre fait référence au fameux tableau de Pieter Bruegel ainsi qu’à un texte anonyme du XIIIème siècle et une Ballade d’Eustache Deschamps. Il s’agit de la mise en scène de la bataille entre deux régimes alimentaires et deux visions du monde dont le pendant littéraire pourrait être le combat entre Caresmeprenant et l’armée des Andouilles dans le Quart Livre de François Rabelais. Je connaissais le tableau de Bruegel mais c’est surtout la lecture de l’essai de Bakhtine sur Rabelais qui a aiguisé mon intérêt pour ce sujet carnavalesque. Loin de vouloir en tirer un « programme » (même si l‘image des deux armées qui s’affrontent se reflète dans cette œuvre aussi comme une simple opposition d’éléments musicaux), il était question pour moi de chercher un langage capable d’atteindre les sommets du haut et les abîmes du bas (ce « bas » corporel qui ingurgite, défèque et enfante chez Rabelais) sans solution de continuité, une musique, pour ainsi dire, de l’ordinateur et du coussin péteur.

S.G. : On dit de votre musique mixte qu'elle tend à la fusion entre électronique et instrument, pouvez-vous nous expliquer en quoi cela consiste ?

M.L. : Cela est surtout valable pour mes pièces pour ensemble et électronique, où j’ai toujours poursuivi le « trompe l’oreille », une consciente capitulation des facultés analytiques qui n’arrivent plus à comprendre qui joue quoi. La bataille, par contre, est une pièce pour un soliste accompagné (il en existe d’ailleurs une version pour violoncelle et piano préparé). Les relations entre « voix principale » et accompagnement se situent donc plutôt sur le plande la verticalité que sur celui de la fusion des timbres.

S.G. : Le rapport entre le compositeur et, respectivement, l'électronique et l'interprète, est-il différent, et en quoi ? Considérez-vous vous-même comme un partenaire de jeu de l'interprète plus que s'il l'électronique était absente ?

M.L. : Lorsqu’on fait de l’électronique, on a à faire avec un nombre d’informations qui dépassent largement le cadre de l’écriture classique et qui sont normalement confiés aux interprètes ou bien qui sont issus des aléas du moment de l’interprétation. Dans ce sens-là, je suis plus « proche » du résultat acoustique final que d’habitude. Cependant je ne peux pas me considérer vraiment comme un partenaire du musicien sur scène, car, dans ce cas précis, il n’y a pas de véritable interaction au niveau technique entre jeu de l’instrument et ordinateur. 


 

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